Pourquoi la chair?

Pourquoi autant d’années et de questionnements sur elle ?

Qu’est ce que ça représente pour moi ?  Pourtant j’avais essayé de trouver la réponse dans la peinture, la performance et l’installation. Quand Rembrandt observe une bête, Monet regarde une côte ou Bacon est devant ses toiles, est-ce qu’ils regardent la même chose que moi ?

Il n’y a pas qu’eux, de nombreux artistes au cours des siècles jusqu’à nos jours, la regardent, l’observent, la peignent, la sculptent et l’écrivent. Nous sommes sûrement attirés par sa forme, sa couleur, sa matière, et ses sens.

Aujourd’hui, je pose la même question sur la terre, pourquoi la terre?

La chair et la terre, sans parler de leurs significations littéraires ou philosophiques ou encore religieuses, sont des matières familières pour moi. Grâce à mes expériences de cuisinier et de céramiste, je découvre à quel point elles ont des points communs.

Une fois la chair de poisson détachée de ses os, il y a deux mondes :

- celui de la structure matérielle. L’os et les arrêtes représentent aussi la mort.

- l’autre monde est celui du matériau corporel, de la chair,  réincarnée par sa couleur et sa matière vivante que nous ne pouvons pas encore voir quand elle est vêtue de sa peau.


Les poissons livrés dans un carton plein de glace pilée, ventre vidé, sont bien morts. On a du mal à imaginer qu’ils gardent la chair vive au-delà de sa peau, mais ça devient réel lorsqu’elle se divise en deux parties, deux mondes opposés mais si proches, inséparables.

Je commence à découper délicatement la chair bien ferme et fragile. Je sens au bout de mes doigts qu’elle contient l’eau et l’air en quantité nécessaire pour qu’elle puisse garder sa forme. Par contre il ne faut pas trop la toucher car elle risque de perdre sa fraîcheur à cause de la température de mes mains.

Comme disait Merleau-Ponty « La chair, elle est un élément au sens de l’eau, l’air, la terre et le feu », la terre que je touche aujourd’hui a sûrement des rapports avec la chair. Pendant le tournage par exemple, elle me demande autant d’observation, de concentration et de précision pour monter correctement afin que je puisse ensuite la modifier et lui donner sa forme. J’ajouterais un élément de plus : le temps et la notion de durée. C’est un élément qui définit la forme finale. Dans la durée la terre s’étire et s’allonge mais reste toujours confrontée à la gravité terrestre et finit par s’affaisser. C’est ainsi que la forme garde la trace visible du mouvement de rotation de la girelle.


Il est important pour moi de cuire à basse température pour que la terre respire encore et reste périssable ; elle n’est finalement pas figée dans le temps. De la même manière je m’oriente vers la technique de la sigillé qui ne ferme pas complètement la surface de la terre contrairement à l’émail qui enferme la terre derrière une couche vitreuse.

Le blanc est dominant pour éviter la représentation et  mieux évoquer la sensation de la chair vivante. La forme d’un ensemble n’est pas figée non plus, elle est toujours en mouvement, mouvement de l’extension et de contraction. La forme s’allonge et les éléments se juxtaposent en prolongeant toujours le mouvement précédent et continue à vivre.

Elle est debout comme une colonne vertébrale. Deux  parallélépipèdes rectangles sont juxtaposés. C’est l’image d’une structure qui retient l’enveloppe charnelle.

“Qu’est ce qu’un cube ? Un objet presque magique, en effet. Un objet à délivrer des images, de la façon la plus inattendue et la plus rigoureuse qui soit. Sans doute pour la raison même qu’il n’imite rien au départ, qu’il est à soi-même sa propre raison figurale, c’est donc sans doute un outil éminent de figurabilité. Evidemment en un sens, parce que toujours donné comme tel, immédiatement reconnaissable et formellement stable…. si tôt jeté, le cube se fixe et s’immobilise dans sa calme stature de mouvement. En un sens il est toujours tombé, mais on pourra dire aussi bien qu’il est toujours érigé. Il est une figure de la construction, mais il se prête sans fin aux jeux de la reconstruction, toujours propice, par assemblage, à reconstruire quelque chose d’autre.”

“Ce que nous voyons, ce qui nous regarde”, de Georges Didi-Huberman »

La peau s’accroche et est tirée vers le bas par la gravité comme si elle retournait à son origine, la terre. Je sens une légère souffrance en voyant cette image, une image de quelqu’un qui enlève le pansement en tirant la peau de sa fille ou une vielle peau pendue. Et un tas d’enveloppes sur le chemin de fer dur et froid est aussi une image de la douleur. Je sais que c’est une étrange comparaison mais la chair garde autant de souffrance que de plaisir de vivre, inévitable.

C’est une installation qui parle non seulement de la chair, de l’enveloppe, de la trace  et de la structure mais aussi du geste ; le geste d’un potier, d’un boucher ou d’un teinturier. La terre, la peau ou bien le tissu, est en train de sécher avant de prendre une autre forme.

Le tournage est une des techniques les plus pratiquées dans le processus de mon travail.

J’essaie d’abord de maitriser le geste pour tourner un parfait cylindre de calibre variable pour ensuite improviser les mouvements de mes gestes. C’est un moment qui me demande beaucoup de concentration comme je l’ai dit déjà, une dizaine de secondes après la terre va se ramollir, alors il faut bien sentir comment elle est avant de la modifier dans son ensemble pour équilibrer le mouvement et éviter l’effondrement.

On dirait un défilé, un défilé de militaires parfaitement alignés, faire un pas en avant, ou un paysage,  un paysage de montagne, sommet après sommet, sans fin.

Sans fin, c’est parce qu’il sortira de ce moule autant de cette forme que ce moule pourra en créer jusqu’à ce que le moule soit usé. Il est à la fois une représentation d’une côte de bœuf et par ailleurs une image abstraite, sans couleur, aucun signe de vie, mais pourtant il avance en silence.


La température de cuisson est toujours 980°C à l’état de biscuit, la terre reste fragile et poreuse et révèle un blanc pur