Il fallait monter pendant trois quarts d’heure une pente asphaltée se terminant devant un tunnel creusé dans le massif montagneux au nord de Séoul qui sépare deux régions : trois doubles voies qui s’étalent gracieusement sur quelques kilomètres à travers la forêt. Comme un fleuve qui rejoint à l’océan après un long voyage et qui s’arrêterait ici au feu tricolore d’un carrefour. Je commence à monter à pied à côté de mon vélo en espérant voir le sommet de cette petite montagne ; nous sommes à la fin du printemps et celle-ci se couvre de couleurs et dégage une odeur fraîche qui se mélange avec le dioxyde de carbone, et je n’arrive pas à identifier cette odeur mutante. J’avais à peine quinze ans, mon sentiment du temps était différent de celui que j’ai aujourd’hui. C’était une éternelle montée, je croyais que c’était la dernière courbe et qu’enfin je verrai le bout du chemin et le début du tunnel mais les virages se succédaient, encore et encore… Je ne croise personne, quelques arbres dépassent de la ligne du trottoir et les voitures descendent et montent sans arrêt. Seuls leurs échos règnent dans la vallée.

J’ai soif, le paysage devient monotone, le soleil du printemps cogne fort dans le ciel - lui est déjà au sommet - et soudain, je remarque un petit trou noir au loin après avoir tourné au bout d’une dernière courbe. Je me réjouis et mes jambes reprennent de la force : 200m,100m, 50m, 3m, j’y suis moi aussi en regardant le soleil qui lui est déjà bien engagé dans la descente.

Je me précipite pour monter sur le vélo, je m’éloigne très vite de cet immense trou, et je sens le vent printanier qui me chuchote «maintenant ferme les yeux ».


Les paysages et les moments abandonnés par nos regards, mis entre parenthèses alors que notre esprit est engourdi ou tendu vers un but qui exclue tout le reste ne sont pourtant pas vides. Il laisse en nous quantités de souvenirs, traces de gestes, de rencontres éphémères et d’histoires plus ou moins personnelles qui ressurgissent parfois, au détour d’une route.